Janvier oblige, je fais un petit bilan de l'année passée.
D'abord tous ces fou rires en salle des profs en apprenant dans des copies d'élèves que 'la terre rote autour du soleil' ou que C.V. s'écrit en toutes lettres 'curiculhomme vitaé' (ben ouais m'dame, c'est au sujet de la vie de l'homme, nan?). Une autre perle cette année (du moins, celle dont je me souviens le mieux), celle d'une copie de collègue dans laquelle un personnage de texte littéraire savourant un 'petit noir' avait été compris par 'un homme de couleur de petite taille'. Des merveilles comme celle-là, chaque professeur en a en stock. Certains en font même des livres (dont ils devraient reverser les bénéfices aux gamins!), mais ce n'est jamais aussi amusant que lorsqu'il s'agit de ses propres élèves.
Beaucoup de moments de rire (nerveux parfois) en voyant les aberrations dans les emplois du temps ou les plannings des rencontres parents-profs qui sont G.O.N.R.E.H. (Générés-par-Ordinateur-et-Non-Relus-par-Etres-Humains), donc parfaitement absurdes. Il y a aussi des discussions sans fin, des échanges, de vrais moments d'humanité entre certains collègues - certains, car on ne peut pas s'entendre avec tout le monde - qui font le plaisir de se retrouver à chaque rentrée, ou tout simplement entre amis le week-end.
Mais aussi beaucoup de moments de tension cette année, avec de plus en plus de travail administratif à notre charge, des réformes plus ou moins stupides lancées par le Rectorat sans en voir la difficulté - voire l'impossibilité - de la mise en place sur le terrain, des effectifs de plus en plus chargés et des groupes d'élèves pas forcément logiques, qui font que nous devenons de plus en plus calculateurs. Des conseils d'enseignement qui tournent à la partie d'échecs pour savoir qui l'an prochain va prendre la classe X dont personne ne veut. Beaucoup de manipulation, beaucoup d'égoïsme. De ma part aussi, j'en ai honte.
Et puis le lycée qui se transforme en poubelle géante car petit à petit on rogne sur les personnels d'entretrien. Des techniciens qui doivent nettoyer toute une aile de lycée en une demi-heure chrono, pour un salaire de merde, n'ayons pas peur des mots, et très peu de reconnaissance. Tenez, d'ailleurs, petite anecdote: quelle ne fut pas ma surprise un soir de voir débarquer une armada de techniciens, probablement rappelés en heures sup exceptionnelles, pour nettoyer frénétiquement couloirs et classes... deux heures avant la rencontre parents-professeurs de seconde. Bizarrement, lorsqu'on veut dissimuler les choses, on y met les moyens...
Je pourrais citer mille et une choses qui m'ont scandalisée cette année, comme la mise à sac de la section BEP pour faire des économies budgétaires, ou les déplacements pour oraux d'examens qui ne sont plus indemnisés, mais je pense que les syndicats le font bien mieux que moi. Cette année j'ai pris un peu plus mes distances par rapport à eux d'ailleurs, car je pense que l'appel systématique à la grève est complètement obsolète. De toute façon, tout le monde s'en fout des grèves, vu que contrairement à la SNCF, nous n'avons au lycée ou au collège aucun pouvoir de nuisance sur le bon peuple français. Et depuis des décennies, les gouvernements successifs ont été si contents d'économiser les salaires des journées de grève... Pour ma part, je vais toujours aux réunions syndicales, mais messieurs les syndicos, il va falloir un jour ou l'autre évoluer vers des actions plus efficaces et radicales, en y ASSOCIANT LES PARENTS.
Ah oui, cette année aussi, j'ai appris que je n'étais pas professeur, mais 'éducatrice'. Je fais référence à ce charmant petit livre blanc du gouverment, en fait cette lettre d'une dizaine de pages publiée sur du joli papier brillant, et envoyée à tous en début d'année. Soit dit en passant, l'opération a dû coûter une fortune. Mais pour ma part, c'est non, non, et non. Je ne suis pas là pour assurer les bases d'éducation et de savoir-vivre chez des élèves dont les parents ont parfois baissé les bras. J'ai passé un concours difficile pour devenir professeur, et non 'éducatrice'. Je demande donc un minimum de respect pour mon statut de la part de mes supérieurs. Je suis là pour passer un savoir, et d'ailleurs j'y parviens régulièrement.
Prenons d'ailleurs une dernière anecdote pour clore ce bilan. Début d'année scolaire. Un élève très timide, très renfermé, toujours seul au fond de la classe. Aucune participation orale, et semble-t-il, peu de travail à la maison dans toutes les matières. Dans une classe difficile, histoire de le stimuler (rires). Pour couronner le tout, ma matière n'est pour lui qu'un petit coefficient. Démotivation totale, abandon proche. Un jour pourtant, il me rend un travail pas trop mal. Je sais que si je le vois à la fin du cours, donc en l'appelant devant les autres, je risque de le braquer. Alors j'écris sur la copie: 'si tu me fais un travail supplémentaire à la maison, tu pourras avoir une autre bonne note. C'est toi qui vois'. Test lancé. Je fais mon cours tranquillement jusqu'à la sonnerie. Et là, du coin de l'oeil, je le vois s'approcher alors que je range mes affaires. Victoire, même si aux yeux de certains elle peut sembler petite. Vive l'éducation dans ces moments-là.
Signé la professeur